Le sel de la terre Inspire article

Traduit par Nicole Millon, Lycée de la Cité Scolaire Internationale, Lyon, France. Prudence Mutowo s’identifie vraiment aux organismes qu’elle étudie. Après tout elle a beaucoup de points communs avec eux. Elle explique à Vienna Leigh comment elle étudie une espèce…

Victoria Falls, Zimbabwe
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“Je m’attendais bien sûr à un choc culturel quand je suis arrivée au Royaume-Uni”, dit la doctorante de l’Université de Nottingham, qui a pu commencer ses études de maîtrise grâce à la prestigieuse bourse britannique Cheveningw1 pour étudiants étrangers. “Je m’attendais à ce que les gens, la nourriture, l’argent, la langue, la culture et le climat soient totalement différents. Je n’ai pas été déçue, surtout par le climat !”

Pourtant, contrairement à Prudence, les organismes qu’elle étudie remettent en question notre définition des milieux habitables (car même s’ils en détestent le climat, les visiteurs venus de climats tropicaux ne vont tout de même pas jusqu’à qualifier le Royaume-Uni d’inhabitable). “Haloferax volcanii prospère dans les milieux très salés, comme la Mer Morte” explique Prudence. A ces concentrations, l’ADN et les protéines ne peuvent pas développer les interactions cruciales pour les processus cellulaires de la vie. On sait que, exposés à de telles conditions de salinité extrême, la plupart des organismes meurent. De plus, on sait qu’Haloferax volcanii possède un système interne complexe, bien qu’il existe sous forme de cellules isolées simples, faciles à étudier. Il fallait que j’en sache plus !”

Prudence Mutowo
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autorisation de Prudence Mutowo

Prudence a été élevée à Mutare, la quatrième ville du Zimbabwe, et attribue son intérêt pour la recherche à cet environnement. “Au Zimbabwe, il y a une grande variété d’animaux et de formes de vie sauvage, donc c’est cet… qui m’a amenée à me questionner sur les origines de la vie, et sur la question de la diversité des espèces” se souvient-elle. “L’école m’a fourni quelques-unes des réponses que je cherchais, puisque nous avions un cours de sciences de l’environnement par semaine.”

Après avoir obtenu sa licence de biochimie à l’Université du Zimbabwe et travaillé cinq ans en recherche et développement dans l’industrie pharmaceutique, Prudence a obtenu en septembre 2003 la bourse Chevening, attribuée par le British Council, pour suivre une maîtrise de biotechnologie appliquée à l’Université de Nottinghamw2. Parmi ses motivations pour poser sa candidature à une telle formation figurait la possibilité de travailler au sein d’une compagnie pharmaceutique britannique, afin d’établir une comparaison avec son expérience au Zimbabwe. Durant cette période enrichissante et passionnante, Prudence a assisté à une conférence sur les organismes halophiles (“qui aiment le sel”) (voir encadré), donnée par son directeur de l’époque, le Dr David Scottw3. L’Equipe Scott travaille sur une série de problèmes biophysiques et biologiques, liés à la manière dont ces organismes s’accommodent du milieu et traitent les informations biologiques. Les projets actuels concernent l’olfaction, la transcription primitive, la structure et la formation des agrégats dans les préparations pharmaceutiques, et le développement de méthodes d’étude des solutions non idéales extrêmement concentrées. Fascinée, Prudence avait trouvé là le sujet parfait pour son travail de doctorat.

Cependant, il ne lui suffisait pas d’avoir une invitation à rester pour continuer ses recherches; Prudence devait obtenir un financement d’une manière ou d’une autre. “Comme j’étais une candidate d’un pays extérieur à l’Union Européenne, je répondais pas aux dans les critères de beaucoup des financements existants; et je devais trouver 11 000 livres (environ 16 000 euros) par an pour continuer” raconte-t-elle. Mais maintenant que j’étais plongée dans cette recherche, je n’allais pas abandonner si facilement! J’ai posé ma candidature à toutes les bourses possibles, et j’ai eu la chance de recevoir une bourse d’un an du département international de l’Université de Nottingham. Cela couvrait seulement les frais de recherche, donc pour payer mes factures j’ai travaillé en plus comme tutrice et comme démonstratrice de travaux pratiques de science pour les cours de licence et maîtrise.”

Après deux ans, Prudence a eu la chance de pouvoir continuer ses recherches grâce à une bourse de la fondation UNESCO-L’Oréal “Women in Science”w4. Ce prix récompense des projets de recherche intéressants et porteurs mis en oeuvre par des jeunes femmes issues de chacun des cinq continents. “La veille de mon anniversaire, quand j’ai su que j’avais reçu le prix, j’ai vécu le moment le plus fort de ma vie jusqu’à aujourd’hui” dit-elle. “Il m’avait fallu envoyer ma candidature à la commission UNESCO de mon pays : ce n’est qu’après de multiples coups de téléphone intercontinentaux, des périodes d’attentes interminables pour qu’on trouve le bon interlocuteur et des fax qui tombaient en panne au moment de transmettre la dernière page, que j’ai pu déposer ma candidature. Mais j’étais en concurrence avec tout le continent, et donc je n’y croyais pas trop.

“Si je n’avais pas eu ce prix, il m’aurait été quasiment impossible de continuer à travailler. Maintenant, Haloferax volcanii et moi sommes réunis pour un an de plus, au moins jusqu’à ce que je termine officiellement mon doctorat”.

Cependant, malgré les obstacles, Prudence n’a jamais douté du bien fondé de ses décisions. “Cela été merveilleux pour moi de faire de la recherche à Nottingham. L’université possède des équipements de biochimie et d’analyse hauts de gamme, comme par exemple les puissantes ultracentrifugeuses d’analyse qui permettent l’étude des molécules en solution. C’est l’idéal pour étudier des interactions qu’il faut maintenir dans un milieu proche de celui de la mer de Galilée” nous dit-elle.

“Je travaille avec des gens de plus de 20 nationalités différentes: les possibilités d’échanges d’idées, sur le plan culturel, scientifique ou social, sont fantastiques. Grâce aux collaborations entre instituts de recherche britanniques et européens, j’ai pu aller en Suisse, en France et dans d’autres laboratoires pour des congrès ou pour des stages.”

En mars 2007, Prudence a eu le privilège d’assister à Lyon au forum des Sciences de la Vie Biovision  avec 100 autres doctorants venus du monde entier, et elle a pu suivre des conférences faites par “4 prix Nobel en Sciences de la vie ! C’était vraiment une source d’inspiration de pouvoir parler aux gens qui avaient mis au point les outils mêmes que j’utilisais pour ma recherche” dit-elle. Elle est tout à fait décidée à continuer une carrière dans la recherche après avoir obtenu son doctorat. “Je voudrais faire plus de communication scientifique car je trouve que c’est très gratifiant, et je souhaiterais aussi m’impliquer dans la politique de la recherche et dans des activités scientifiques en relation avec la société. Mais, sans aucun doute, je vais rester dans le monde de la recherche. J’aime son caractère ouvert, dans le sens où on peut se concentrer sur une question et chercher les réponses par toutes les voies possibles autant de chemins différents que l’on peut.

“Un autre aspect très attirant de la recherche est qu’elle pourrait entraîner de grands bénéfices pour la vie humaine. Les résultats de ma propre recherche, par exemple, pourraient servir à comprendre les origines possibles de la vie, ainsi que la capacité de certains organismes à occuper les milieux extra-terrestres, un champ de recherche nommé exobiologie. Les enzymes des microorganismes extrêmophiles  ont un fort potentiel d’utilisation pour le traitement des ressources naturelles dans les secteurs  du pétrole, des détergents et de l’alimentaire”.

Et qu’en est-il de sa propre adaptation aux extrêmes de son environnement ? “Même s’il m’a fallu un certain temps pour m’habituer au Royaume-Uni, je ne m’attendais pas à me sentir comme une étrangère quand je suis retournée dans mon pays pour de courtes vacances” dit-elle. “Mes amis s’étaient mariés, et avaient évolué; le climat ensoleillé que j’appréciais me semblait maintenant trop chaud. La nourriture avait un goût un peu bizarre, et surtout, ce qui m’a le plus surprise, le froid me manquait!”.

“Mais à l’approche de Londres, le commandant de bord a annoncé que la température au sol était de -2°C. Je passais d’une journée tropicale d’été à des températures proches de zéro. Mais j’étais ravie de retrouver le travail de recherche sur les organismes salés … et la consommation d’innombrables tasses de thé !”

Les halophiles

Les halophilesw5 sont des organismes unicellulaires qui occupent les milieux sursalés. Les mécanismes qu’ils utilisent pour supporter des concentrations élevées en sel sont encore mal connus et sont donc actuellement étudiés intensément. Quelques organismes halophiles, appelés halophiles stricts, meurent s’ils retirés d’un milieu à forte concentration en sel.

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