Entretien avec Lewis Wolpert Understand article

Traduction par Maurice A.CASIMIR – IUT Aix-Marseille III Le Professeur Lewis Wolpert discute avec Vienna Leigh du Laboratoire Européen de Biologie Moléculaire, de ses idées controversées sur la foi, l’éducation en science et encore bien d’autres choses.  

Lewis Wolpert
Image reproduite avec l’aimable
autorisation de EMBL Photo Lab

Quelle que soit la façon dont vous présentez Lewis Wolpert, assurez-vous de ne jamais le traiter de philosophe. L’éminent professeur de biologie du développement de l’University College de Londres, personnalité médiatique, ne le supporte pas. «La philosophie des sciences est sans objet et n’apporte aucun éclairage sur le cheminement scientifique. Aucun scientifique ne la prend au sérieux.

En fait, le Professeur Wolpert ne craint pas de dire ce qu’il pense sur à peu près tout. «La psychanalyse ? Un tas d’inepties! »“Le post-moderniste? Encore pire que l’agnostique! Oh, ma chère, très peu pour moi» «La télépathie… oh, mon Dieu, non…» «La mémétique? Impénétrable! »Et tout ceci au cours d’une conversation d’une demi-heure durant laquelle il met l’univers en ordre sans mâcher ses mots, d’une manière directe et franchement très rafraîchissante.

Auteur du récent bestseller Six Impossibile Things Before Breakfast: the Evolutionary Origins of Belief, le Professeur Wolpert est un scientifique qui aura été intéressé toute sa vie par la transmission efficace et simple de la science et l’étude de la psychologie humaine, la causalité de la foi dans le cas présent. En dépit de ses idées arrêtées sur des thèmes tels que religion et euthanasie ou enseignement des sciences et existence des fantômes – ce n’est pas un bigot. «La religion, la mémétique, l’existence des OVNI – il s’agit d’autant d’actes de foi, et si vous pouvez comprendre pourquoi l’on veut ou l’on a besoin de croire en eux, alors c’est bien. C’est ce à quoi nous intéressons: savoir pourquoi l’on croit, plutôt que si ce qu’on croit est vrai».  

Bien que, au Royaume Uni, le livre soit décrit dans The Observer comme «particulièrement bienvenu pour ceux d’entre nous qui ont souffert pendant de nombreuses mornes années de voir le message de Dieu confiné en nous par le pharisaïsme religieux», le Professeur Wolpert ne prend pas la position de dénigrement systématique de l’église que soutient quelqu’un comme Richard Dawkins. Six ImpossibleThings Before Breakfast conclut que seul l’être humain a la capacité d’appréhender le concept de la cause et de l’effet. Cela nous permet de penser l’univers en termes abstraits, de concevoir et d’utiliser des outils, de conserver la foi et pratiquer la science, et nous amène à trouver une explication à tout. Chaque culture a son ensemble de croyances sur la causalité, en invoquant habituellement des dieux capables de déclencher des événements.

“Je ne suis pas contre la religion”, explique-t-il. “Invoquer Dieu pour expliquer l’évolution et l’origine de la vie n’est d’aucune aide, mais cela fait que l’on se sent mieux. C’est ce qui importe, voyez-vous? Je ne suis contre la religion que quand elle commence à interférer avec d’autres choses, comme dire qu’on ne peut utiliser la contraception, ou bannir l’avortement, ou empêcher l’euthanasie. Ces foutus cinglés au Parlement ! Personne d’autre que l’Eglise catholique n’a jamais dit qu’un œuf fertilisé était un être humain, et aujourd’hui on commence à le croire. L’autorité joue un grand rôle dans nos croyances.

Il est actuellement en train de travailler à un nouvel ouvrage sur la cellule, destiné au grand public et est l’auteur d’un autre texte scientifique de base, Le triomphe de l’embryon.

Adepte d’une transmission claire et transparente de la science, le Professeur Wolpert a beaucoup à dire sur la manière dont la science est enseignée à l’école. «En Grande Bretagne, au moins, on a l’idée farfelue que les enfants devraient discuter de l’éthique dans la science. Comment pouvez vous discuter de cellules souche et de clonage si vous ne connaissez rien de la biologie du développement? C’est de la folie pure et simple. De la masturbation morale, pour citer Mark Twain!

“Ce qu’il faudrait apprendre aux enfants aurait à voir avec le cheminement scientifique… comment les découvertes ont finalement été réalisées, dans quelles circonstances, au lieu de les présenter dans un manuel comme un fait accompli. On devrait leur apprendre ce qu’est un essai clinique, une révision par les pairs, et ce que c’est qu’être un scientifique, et, par-dessus tout, que la science est une activité de groupe, dans laquelle de nombreux scientifiques essaient de se convaincre mutuellement de la pertinence de leurs théories; si l’histoire devait recommencer, les découvertes seraient les mêmes, mais pas les noms. L’enseignement des sciences est actuellement en état de manque.

«Il serait également utile de dire aux enfants que la science va à l’encontre du sens commun. Le sens commun voudrait que le Soleil tourne autour de la Terre, et pas l’inverse. La science est contre intuitive et il faut le leur apprendre, et qu’elle est difficile. Ils ne s’en sentiront que mieux».

Il admet lui-même sa défaite sur certains sujets. »Ces machins moléculaires que vous êtes tous en train de préparer au Laboratoire Européen de Biologie Moléculaire, eh bien, je suis complètement dépassé. C’est de la vraie biologie moléculaire, à la chasse de cellules améliorées et d’hybrides et à la recherche d’ADN…Je ne peux le faire…Je ne le comprends pas, vous savez», confie-t-il en aparté. «Lorsque vous lisez un journal aujourd’hui, vous vous endormez, il n’y a que des détails. A moins que ce ne soit le système sur lequel vous êtes en train de travailler, vous n’en avez rien à faire, pas vrai? Ils sont très ennuyeux, ces journaux! J’ai dit à l’un des rédacteurs en chef – je ne dirai pas lequel – Jim, ai-je dit, ‘Je me contente juste d’en rejeter presque tout! Des détails! Une infnité de détails! Sans importance… Mais qui s’en soucie? En des temps révolus, nous recherchions des principes généraux. C’était un vrai plaisir. C’est très différent aujourd’hui».

Le temps imparti s’est écoulé, mais nous aurions pu continuer. Alors que le Professeur Wolpert nous quitte, il ajoute avec un sourire pétillant: «Vous savez, vieillir a du bon en ce que vous pouvez dire exactement ce que vous avez envie, et vous conduire aussi mal que cela vous plaît».

 

Lewis Wolpert

Lewis Wolpert est auteur, animateur d’émissions professeur et professeur de biologie appliquée à la médecine au département d’anatomie et de biologie du développment det de l’University College de Londres, où ses centres d’intérêt en recherche reposent sur les mécanismes impliqués dans le développement de l’embryon.

Né à Johannesburg en 1929, ingénieur en génie civil au départ, il se tourna vers la recherche en biologie cellulaire et du développement au King’s College de Londres en 1955. Il fut nommé professeur de biologie à l’Ecole de Médecine de l’Hôpital du Middlesex en 1996. Il fut nommé Membre de la Royal Society en 1980 et promu Commandeur de l’Empire Britannique en 1990. 

Lui-même et son équipe de recherche travaillent actuellement sur plusieurs thèmes. Avec Michel Kerszberg, de l’Institut Pasteur de Paris, ils recherchent dans quelle mesure la diffusion détermine l’organisation spatiale de l’embryon. Les cellules peuvent-elles reconnaître de façon fiable des gradients de concentration chimique et utiliser cette propriété pour modéliser l’organisme, par exemple pour un membre de vertébré ou une aile de mouche?

Un autre domaine d’intérêt pour Lewis est l’évolution du développement. Lui-même et ses collaborateurs ont proposé un nouveau modèle pour l’origine des organismes multicellulaires: en des temps difficiles, les cellules pourraient s’entredévorer, donnant ainsi aux organismes multicellulaires un avantage sur leurs concurrents unicellulaires. Il s’intéresse également à l’évolution des formes larvaires et à l’origine de la gastrulation (lorsque la surface de la boule embryonnaire de cellules se replie sur elle-même, donnant un organisme multi couches). «Il ne s’agit pas d’une naissance, d’un mariage ou d’un décès, mais de gastrulation, qui est vraiment le moment le plus important de votre vie», selon ce qu’il aurait dit. 

Il est également intéressé par la relation entre évolution et psychologie de la dépression. Si la tristesse est une émotion adaptative (c.-à-d. pouvant être bénéfique) et si la dépression est un tristesse pathologique, le côté négatif des dépressifs est peut-être une manière de rationaliser cette tristesse pathologique?

En dehors de son laboratoire, Lewis a présenté des émissions radiophoniques et télévisées sur la science et est resté cinq ans président du Comité pour la Compréhension de la Science du Royaume Uni. Il a décrit son expérience de la dépression clinique dans son ouvrage Malignant Sadness: The Anatomy of Depression, Faber – 1999. Le livre a servi de base à une série de programmes de télévision Un Démon bien vivant, présentée par Lewis lui-même.

Ses autres ouvrages incluent A Passion for Science et Passionate Minds, tous deux, en collaboration avec Alison Richards, étant des compilations d’entretiens avec des scientifiques publiés par Oxford University Press en 1988 et 1997 respectivement. Le Triomphe de l’Embryon a été publié parOxford University Press en 1991, et The Unnaturel Nature of Science par Faber en 1992. Biologie du Développement: les Grands Principes, dont il est le contributeur principal, a été publié par Dunod en 2004. Il a régulièrement contribué à la rubrique science et technologie du quotidien The Independent de 2001 à 2005;

Son dernier livre est Six Impossible Things before Breakfast : The Evoutionary  Origins of Belief, publié en 2006. Il a été nommé Membre de la Société Royale de Littérature en 1999.


Resources

Review

Les lecteurs non familiarisés avec les travaux de Lewis Wolpert devraient d’abord lire sa biographie résumée et ensuite l’entretien pour découvrir quelque peu les opinions de ce scientifique et vulgarisateur éminent. Les commentaires provocateurs sur l’éducation à la science dans le monde réel, la communication, les croyances religieuses et l’éthique devraient inspirer des débats sur la révision des programmes et au niveau des classes.

L’article introduit le côté humain de la science, ici l’embryologie. Il peut s’appliquer à de nombreux thèmes, par exemple, philosophie de la science, science et éthique, communication scientifique, science et religion ou science et avenir. Il pourrait être utilisé lord d’un débat sur les différences entre science et pseudoscience ou comme base de discussion sur les opinions d’un scientifique.

  1. Quelles sont les principales conclusions auxquelles parvient Lewis Wolpert dans son livre Six Impossible Things Before Breafast?
  2. Etes-vous d’accord avec l’assertion de la rédactrice lorsqu’elle écrit de Lewis Wolpert “une chose est claire – ce n’est pas un bigot”? Donnez les raisons de votre réponse.
  3. Lewis Wolpert pense que l’éducation de la science pourrait être améliorée. De quelle manière?
  4. “Vous savez, ce qu’il y a de bien dans le fait de vieillir est de pouvoir dire exactement ce que vous avez envie et de vous comporter aussi mal que vous le voulez». Etes-vous d’accord avec cette déclaration? Si chacun partageait le même avis, la vie ne deviendrait-elle pas très difficile pour les scientifiques qui essaient d’aider un population vieillissante?

Marie Walsh, République d’Irlande




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