La bataille des oiseaux : un entretien avec Tim Birkhead Understand article

Traduit par Michael Esnault. Tim Birkhead s'entretient avec Karin Ranero Celius au sujet du vagabondage sexuel des oiseaux et de l'enseignement des étudiants en science.

Le toujours très fidèle
accenteur moucheté

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« Soyez tel l’accenteur moucheté, mâle et femelle toujours fidèles l’un envers l’autre », disait le révérend Frederick Morris en 1853. Dans une tentative pour prêcher la fidélité, il encourageait ses ouailles à se conduire tel l’accenteur moucheté, un petit oiseau de couleur brune et d’apparence plutôt banale. Cependant, bien loin d’être monogame, l’accenteur moucheté a, du point de vue victorien, des mœurs choquantes et laxistes, la femelle s’accouplant souvent avec plusieurs mâles. Comment le révérend Morris aurait-il réagit à cette vérité scandaleuse ?

Tim Birkhead, professeur d’écologie comportementale et d’histoire des sciences à l’université de Sheffield au Royaume-Uni, a consacré près de 40 ans à l’étude du vagabondage sexuel chez les oiseaux. De l’époque de Darwin jusqu’à la fin des années 1960, on pensait que les mâles rivalisaient entre eux pour trouver des partenaires femelles, le plus fort et le plus séduisant s’arrogeant le droit de féconder le plus de femelles, et que les femelles recherchaient seulement la sécurité d’une relation monogame, copulant avec de nombreux partenaires seulement lorsque cela leur était imposé. Pourtant, une vérité bien moins glamour a progressivement émergé. Cette vérité, c’est que les femelles de nombreuses espèces cherchent à s’accoupler avec plusieurs partenaires ; une stratégie de l’évolution pour obtenir le meilleur sperme pour fertiliser les œufs.

Impression d’artiste au
moment de la fertilisation :
un spermatozoïde atteint
l’entrée de l’ovule

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En effet, les rivalités entre mâles et la sélection opérée par les femelles vont bien au-delà de l’acte sexuel en lui-même. Dans le corps de la femelle, les spermatozoïdes des différents mâles se livrent une bataille pour la suprématie : c’est la compétition spermatique. Dans le même temps, la femelle peut choisir le sperme qui lui conviendra le mieux : c’est la sélection du sperme. C’est là que réside la vraie bataille des sexes. En adaptant leur anatomie reproductive et leur comportement pour atteindre des objectifs opposés, fertilisation maximale contre fertilisation optimale, les mâles et les femelles de chaque espèce sont constamment engagés dans un combat où chacun cherche à exister l’un par rapport à l’autre.

Ces idées révolutionnaires commençaient à peine à émerger lorsque Tim Birkhead finissait ses études universitaires en 1972. « J’ai l’impression d’avoir alors eu beaucoup de chance en ayant le bon âge et en étant au bon endroit au bon moment,» dit-il.

Le guillemot
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A l’origine, l’intérêt de Tim s’était porté sur les oiseaux de mer. En 1972, il a commencé par travailler sur un projet d’études des guillemots sur l’île de Skomer, une réserve naturelle du Pays de Galles. Il s’intéressa au taux de survie des adultes et des jeunes oiseaux , à l’âge de leurs premiers accouplements et de leur succès reproductif ainsi qu’aux effets de la pollution pétrolière et du changement climatique sur les populations d’oiseaux. Bien que ce projet soit toujours en cours et que Tim retourne régulièrement sur l’île de Skomer, le cœur de ses recherches s’est progressivement porté sur la sexualité. Et plus particulièrement sur la sélection sexuelle post-copulatoire.

Les travaux de Tim Birkhead ont permis de réviser notre compréhension des systèmes régissant l’accouplement des oiseaux. Pourquoi un oiseau ou un individu devrait-il s’accoupler avec plus d’un partenaire ? Qu’est-ce qui détermine quel mâle fertilisera les œufs de la femelle alors même que celle-ci s’est accouplée avec plusieurs partenaires ? Et comment les conflits d’ordre sexuel sont-ils résolus ? Ces recherches ont pour but de comprendre ce qui arrive au sperme du mâle lorsqu’il se trouve dans l’appareil reproductif de la femelle et dans quelle mesure la compétition spermatique et sa sélection déterminent quel mâle fertilisera les œufs.

Le plus célèbre des résidents
de l’île de Skomer : le
macareux

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Dans sa continuelle quête pour comprendre la nature de la sexualité, Tim Birkhead pourrait être perçu comme un paparazzo de la nature, se rendant dans des îles lointaines et acceptant de supporter des conditions inconfortables dans l’espoir de surprendre des oiseaux en plein accouplement et lorsque cela se produit, révéler sur les pages des journaux scientifiques leurs détails les plus intimes et leurs photos.

La passion de Tim pour les oiseaux remonte à l’âge où il avait 11 ans. « Lors de vacances inoubliables au Pays de Galles, mon père m’emmena sur une petite île du nom de Bardsey, un des endroits les plus beaux au monde, où l’on trouve beaucoup d’oiseaux magnifiques. Alors que nous rentrions en fin de journée, en apercevant un jeune homme assis avec un cahier et regardant au travers d’un télescope, mon père me dit en me regardant : « Tu pourrais faire quelque chose comme ça quand tu seras plus grand. » Et c’est ce que j’ai fait. »

Tim Birkhead avec un
diamant mandarin,
Taeniopygia guttata

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Francesca Birkhead

Mais Tim n’est pas toujours l’observateur. Souvent c’est lui qui se retrouve sous les projecteurs. Un bon scientifique doit être capable de communiquer autour de ses recherches et de captiver son auditoire en les rendant pertinentes et c’est justement ce que fait Tim : il sait illustrer la science grâce à de nombreuses anecdotes. De plus, il est intelligent, convaincant et sait rendre son propos limpide. A vrai dire, il fait partie de ces enseignants dont les cours devraient être programmés tôt le matin pour motiver les étudiants à se lever. Mais qu’est-ce qui fait que ses leçons soient si intéressantes ? Une partie de la réponse repose très certainement sur son enthousiasme.

Etudes de terrain et cours en classe sont les méthodes d’enseignement préférées de Tim. « Je pense que le développement intellectuel dépend pour une grande partie des échanges interpersonnels. Les cours sont importants car ils permettent aux étudiants de nous entendre lorsque l’on s’adresse aux eux et de répondre à leurs questions tout en forgeant leurs arguments. Ceci est également vrai pour les études de terrain. J’adore l’enseignement sur le terrain parce qu’on peut voir les enfants grandir durant la semaine. Je donne ce type de cours en juin. Si le premier jour, c’est horrible, vers la fin de la semaine, ils sont fantastiques. Cependant, ils ont du mal à conserver leur enthousiasme et retenir les choses apprises. Aussi, lorsqu’ils reviennent en septembre, c’est comme si rien ne s’était passé. J’ai l’impression qu’il nous faudrait faire quatre ou cinq études de terrain, au terme de quoi, ils conserveraient non seulement leur enthousiasme, mais également une grande partie des informations apprises ainsi que la manière de faire de la science. »

Tim Birkhead
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Smith

Si mettre en pratique les sciences est important, comprendre les sciences l’est tout autant. « Le cours d’histoire des sciences que je dispense consiste à appliquer les sciences et à comprendre ce que signifie être un scientifique. » J’essaie d’enseigner cela de façon peu conventionnelle : je ne laisse pas mes étudiants prendre des notes car je veux qu’ils écoutent, qu’ils soient inspirés par ce que je leur raconte avant de se précipiter vers des lectures néanmoins nécessaires. Pour l’un des partiels les plus importants, je les emmène dans un endroit où inspirés par leurs lectures et une citation que je leur donne, ils doivent organiser une conférence pour la journée. Je leur laisse l’entière liberté quant à l’interprétation qu’ils souhaitent en faire et à la manière d’en faire un exposé. Aussi, tout le monde procède de façon différente. Les étudiants apprennent l’histoire des sciences en écoutant leurs camarades. »

Tim aime aussi partager sa passion pour les sciences avec des élèves d’école. « Il y a deux ou trois semaines de cela, je suis intervenu dans un lycée où les élèves étaient particulièrement matures pour leur âge. Comme j’ai pu le mentionner, une grande partie de mes recherches est consacrée à la sélection sexuelle et à la reproduction. Aussi, j’étais un peu nerveux de parler de reproduction à des élèves de 16 et 17 ans, mais ils ont été fantastiques. Ils m’ont posé des questions surprenantes et personne n’a ricané bêtement. Je pense qu’avec un groupe comme celui-là, on peut vraiment faire comprendre ce qu’est la science. Cependant, l’exercice peut se révéler un peu plus difficile avec d’autres d’enfants. »

Je me demande bien ce que le révérend Morris aurait pensé de cet échange. Peut-être aurait-il également conclu qu’il aurait été préférable de prêcher aux accenteurs mouchetés les conduites vertueuses des humains ?

Cet article est issu d’un entretien avec Tim Birkhead, ainsi que sur son cours « Darwin et la sélection sexuelle post-copulatoire », donné à l’occasion de la Conférence Science et Société EMBL /EMBO. La différence entre les sexes – De la biologie au comportement, les 5 et 6 novembre 2010.

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Author(s)

Karin Ranero Celius a obtenu une licence de physique et de psychologie, puis, une maîtrise ès sciences en muséologie. Sa passion pour l’éveil des gens aux merveilles de la science l’a conduite à devenir une vulgarisatrice dans ce domaine avec un intérêt tout particulier pour la sensibilisation et l’éducation, tout d’abord à l’IAC (Instituto de Astrofísica de Canarias) aux îles Canaries en Espagne, puis, à l’Observatoire européen austral de Munich en Allemagne. Au moment d’écrire cet article, elle était en poste au laboratoire de biologie moléculaire européen de Heidelberg en Allemagne. Elle travaille actuellement pour EJR-Quartz à Leiden aux Pays-Bas.


Review

If « nothing in biologie makes sense except in the light of evolution » (Si « Rien en biologie n’a de sens sauf à l’aulne du concept d’évolution ») (Theodosius Dobzhanky, 1900-1975). Cet article sera, pour tout professeur de biologie, séduisant et divertissant. Il présente le Professeur Tim Birkhead, sa vie et ses recherches, mais également d’autres sujets intéressants comme le vagabondage sexuel chez l’animal et la sélection sexuelle, qui est probablement pour de nombreux lecteurs totalement nouveau et inhabituel dans l’enseignement de l’évolution à l’école.

L’article étant issu d’un entretien, le ton y est agréable et plein d’esprit. De plus, certains aspects difficiles (tels que la compétition spermatique et le choix du sperme) sont expliqués d’une façon claire et dynamique (par exemple, dans la synthèse de la bataille des sexes apparaît l’expression « fertilisation maximale contre fertilisation optimale »)

L’histoire de la vie et de la carrière de Birkhead est non seulement intéressante mais également source d’inspiration pour de jeunes étudiants attirés par l’étude du comportement animal et de l’évolution. Sa méthode toute personnelle d’enseigner l’histoire des sciences fournira aux enseignants de cette discipline des idées nouvelles et stimulantes.

Enfin, cet article montre que l’étude de l’évolution est une aventure toujours pleine d’attraits et de surprises.


Giulia Realdon, Italie




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