Le Beagle Inspire article

Traduit par Camille Ducoin. 2009 marque le 150ème anniversaire de la publication de Charles Darwin, “De l’Origine des Espèces”, un événement célébré mondialement. Emmanuel Reynaud revisite l’histoire du navire à bord duquel ont été posées les bases de ce travail.

Charles Darwin
Image reproduite avec
l’aimable autorisation de
Jupiterimages Corporation

Dites le mot “beagle”, et les gens pensent aussitôt à Charles Darwin. Le naturaliste n’a pourtant jamais eu de chien de cette race, préférant chasser les fossiles et les os plutôt que les lapins et les cerfs. En fait, cette association est bien sûr due au nom de l’un des navires les plus célèbres de l’histoire.

Le HMS Beagle, un bateau de guerre de la Royal Navy, a transporté Darwin autour du monde dans les années 1830. Il a été mis à l’eau pour la première fois en 1820 à partir du Quai Woolwich, sur les bords de la Tamise. En juillet de la même année, il prenait fièrement part au défilé naval organisé pour le couronnement de George IV. Ce fut le premier navire à passer sous le London Bridge, récemment bâti.

Son destin aurait pu en rester là. Il n’y avait pas d’autre usage pour un tel bateau à cette époque, et le navire se retrouva vite en jachère; il resta à quai, sans mâts ni gréement, pendant les cinq années qui suivirent. C’est alors que la Royal Navy décida de le transformer en navire d’exploration, et ce fut le début de la véritable histoire du Beagle.

En mai 1826, allégé de quelques canons et avec un mât de plus, le Beagle quitta le port de Plymouth sous le commandement du Capitaine Pringle Stokes. Il accompagnait le HMS Adventure pour un relevé hydrographique de la Patagonie et de la Terre de Feu, à l’extrême sud du continent américain.

Le HMS Beagle (au centre) sur
une peinture à l’eau d’Owen
Stanley, réalisée en 1841
pendant le troisième voyage
explorant l’Australie

Image du domaine public;
source: Wikimedia Commons

Alors que le bateau naviguait dans ces eaux désolées, son capitaine, pris de mélancolie, sombra dans la dépression; après être resté enfermé dans sa cabine deux semaines durant, il tenta de se suicider par balle et en mourut douze jours plus tard. Ce n’était pas le meilleur début pour un bateau d’exploration; cette malédiction aurait pu priver le Beagle de tout avenir, si les humains n’avaient l’extraordinaire faculté d’apprendre par l’expérience.

La responsabilité de reconduire le navire en Angleterre fut confiée à l’aide de camp, Robert FitzRoy, un aristocrate de 23 ans. Le jeune homme fut promu capitaine le 27 juin 1831; le 4 juillet, le Beagle fut placé sous son commandement pour un second voyage en Terre de Feu.

Soucieux de ne pas finir comme Pringle Stokes, FitzRoy décida d’emmener un compagnon de voyage. Il partit à la recherche d’un passager autofinancé qui lui tiendrait compagnie pendant le voyage, de préférence un géologue ou un naturaliste. Charles Darwin avait le profil idéal: récemment diplômé de l’Université de Cambridge, il voulait visiter les tropiques avant de s’établir comme membre du clergé rural.

Ce second voyage fut un succès, dont les conséquences sont célèbres. Darwin, fasciné par la diversité rencontrée dans la jungle, s’interrogea sur son origine. Il gravit des montagnes et y trouva des fossiles de coquillages: le niveau de la mer avait-il été si haut autrefois, ou l’écorce terrestre était-elle capable de se plier jusqu’à atteindre de telles hauteurs? Il captura des oiseaux sur différentes îles des Galápagos et observa la nage des iguanes. Il discutait de ses découvertes avec le Capitaine FitzRoy jusque tard dans la nuit, débattant sur la création et luttant face à l’évidence qui semblait contredire ses propres croyances. A son retour en Angleterre en 1836, Darwin regagna sa maison à la campagne. Après des années de lutte et de travail, il publia “De l’Origine des Espèces” en 1859.

Tombe du Capitaine Pringle
Stokes

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Wieczorek, Antofaya
Expeditions
Vue d’artiste de la sonde
Beagle sur la surface de Mars

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l’aimable autorisation de l’ESA
/ MediaLab

Tandis que Charles Darwin essayait de conquérir ses démons et de rassembler ses découvertes dans un livre, le HMS Beagle partit pour un autre voyage en 1837, autour de la côte australienne. La transformation du navire de guerre en gardien de paix fut complète lorsqu’il devint un bateau de surveillance des garde-côtes sur la rivière Roach, contrôlant la contrebande sur la côte de l’Essex. Son histoire ne s’est pas achevée avec fracas, mais plutôt par un gémissement: des marchands d’huîtres s’étant plaint que le bateau encombrait leur route, il fut finalement vendu à William Murray et Thomas Rainer, qui utilisèrent son bois pour bâtir une ferme.

Par la suite, une demi-douzaine de navires portèrent le célèbre nom. Un ‘Beagle’ est même parti naviguer dans l’espace en 2003, les Britanniques ayant donné le nom de ‘Beagle 2’ à l’atterrisseur de la mission Mars Express de l’ESA. Cette fois-ci, le nom attira la malchance plutôt que la gloire: la sonde fut perdue avant d’atteindre la surface de Mars. Elle peut être passée à côté de la planète, ou encore s’être détruite tout comme le malheureux Capitaine Pringle Stokes.

Le voyage du Beagle. Cliquez pour agrandir l’image
Image reproduite avec l’aimable autorisation de Badseed; source: Wikimedia Commons

Cependant, le retour du Beagle est annoncé: le Projet ‘HMS Beagle’ w1, conçu au Royaume-Uni, prévoit de construire la réplique du navire pour parcourir le monde dans son sillage, mettant les outils de la science moderne au service du travail commencé par Darwin et le Capitaine FitzRoy 170 ans plus tôt. Tout en stimulant amitiés internationales et collaborations scientifiques, le projet accomplira une recherche originale en biologie de l’évolution, biodiversité et (peut-être le plus important) changement climatique.

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Author(s)

Le Docteur Emmanuel G. Reynaud est maître de conférences à l’Ecole de Biologie et de Sciences Environnementales de l’Université de Dublin, en Irlande. Il travaille sur la biologie de l’epithelia, et s’intéresse plus particulièrement à l’évolution de ce tissus. Il utilise différents modèles expérimentaux, des choanocytes, éponges et protistes marins aux cultures 3D de cellules mammifères. Il est le coordinateur de la plateforme d’imagerie de Tara Oceans.




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