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Nouvelles approches pour systèmes anciens: entretien avec Leroy HoodSubmitted by rau on 24 November 2009
Traduit par Camille Ducoin
Avec cette idée en tête, Leroy Hood, un homme qui entre en action lorsqu’il décide de changer le monde, entreprit de changer la façon d’enseigner les sciences dans toutes les écoles de Seattle. “Une science avec les mains, basée sur l’investigation, c’est cela que nous voulions mettre en place quand nous sommes venus ici en 1992w1. Notre première tâche fut de convertir toutes les écoles primaires de Seattle – soit 23000 élèves et 1100 enseignants – à cette approche. Pendant une période de cinq ans, nous nous sommes consacrés à une série d’ateliers offrant aux enseignants 100 à 150 heures de formation, apportant à la fois méthode et substance. Il faut vraiment les deux: si on ne fait que de beaux discours sans contenu concret, cela n’avance à rien. Nous avons probablement atteint 90 à 95% des enseignants, et cela a réellement transformé la façon de penser l’enseignement dans le système éducatif. Ensuite, nous avons fait la même chose au niveau collège, avec un nouveau financement. Nous aurions continué avec les lycées, mais ce dernier financement a été obtenu juste au moment où Bush est devenu président; comme il a supprimé tous les fonds pour l’éducation, nous avons dû nous occuper des lycées de façon plus partielle.” Ces ateliers fournissaient aux enseignant des kits qu’ils pouvaient utiliser en classe, ainsi que les connaissances pour les employer. “L’un des kits permettait de découvrir en quoi consiste le principe d’Archimède. Il fallait faire construire aux élèves des bateaux de différentes formes, et trouver la relation entre la forme du bateau et son enfoncement dans l’eau. Encore plus important, les enseignants devaient comprendre réellement la science: la gravité de l’eau, son déplacement, les forces de flottaison… Aux États-Unis, la plupart des enseignants ont très peu de bases en science; à l’école primaire, seuls 3 à 4% des enseignants ont suivi un cours de science. Comme à ce niveau il n’y a qu’un enseignant par classe, beaucoup d’élèves ne recevaient jamais d’enseignement de science avant que nous n’entreprenions cette formation. Une des forces du projet était de se centrer sur les enseignants comme membres de la communauté scientifique, au lieu de les considérer comme extérieurs. “Ils appréciaient vraiment que nous les traitions comme des collègues, comme une partie importante de la communauté scientifique, avec deux rôles. L’un est de catalyser l’intérêt pour la science des élèves qui en ont le goût et la capacité. L’autre rôle, encore plus important, est de donner aux citoyens de demain une éducation en science, pour qu’ils entrent dans la société mieux informés sur ces choses, bonnes ou mauvaises, pour qu’ils puissent y porter un regard beaucoup plus factuel et juger par eux-mêmes. Cette vision a vraiment renouvelé l’intérêt des enseignants pour la science, comprise comme partie d’une communauté plus large; et cela s’est reflété dans leur façon d’enseigner la science aux enfants.” Le succès du projet vient en grande partie des partenariats mis en place. “Pour réaliser cela, nous avions vraiment besoin de collecter beaucoup de fonds. Nous avons donc créé des partenariats avec Boeing, Microsoft et beaucoup d’autres entreprises, ce qui nous a servi de levier pour obtenir des ressources considérables pour les écoles. Il était important d’avoir les moyens de construire un modèle qui ait un impact réel. L’objectif ultime de ces programmes est bien sûr d’avoir des conséquences durables: grâce l’impact du travail effectué, nous voudrions persuader le système scolaire de commencer à consacrer des fonds à cette approche. Cela a déjà démarré dans certaines écoles de Seattle.” Hood et son équipe se déplacent maintenant à travers l’état, attirant les meilleurs enseignants et personnels éducatifs à des ateliers sur leur approche. Le but est que les participants propagent ensuite ces changements dans leurs propres communautés. “Nous avons recruté six enseignants de science vraiment excellents, qui font maintenant cela à plein temps. Ce sont des gens qui peuvent faire de la science, et qui savent vraiment enseigner. C’est important, car les gens comme moi sont très forts avec la partie scientifique, mais n’ont jamais eu affaire à la réalité d’une classe de CP ou de lycée. “Par exemple, dans un des lycées, nous avons mis en place deux modules d’enseignement de la biologie des systèmes. La biologie des systèmes se rapporte entièrement à la compréhension des réseaux: ainsi, l’enseignant commence par dessiner un réseau de tous les jeunes qui ont un téléphone portable dans la classe, et de tous les numéros qu’ils peuvent appeler automatiquement. Ensuite, les élèves s’assoient et comprennent: ‘oh, ce sont les connexions’, et ils voient bien ce qui se passerait si l’on supprimait ces connexions. C’est vraiment un moyen simple de se rendre compte que la biologie utilise l’information exactement de la même façon, et ils le comprennent tout de suite.” Mais qu’est-ce que la biologie des systèmes, au juste?
Au début, cette approche n’a pas été accueillie avec enthousiasme par les autres domaines. “Même quand nous avons démarré l’Institut pour la Biologie des Systèmes (voir encadré) en 2000, il y avait un énorme scepticisme. C’est exactement ce qui est arrivé quand la biologie moléculaire a fait intrusion dans la biochimie. Beaucoup d’écoles, décidant que la biologie moléculaire était balbutiante et triviale, sont restées focalisées uniquement sur la biochimie, pendant que d’autres se convertissaient à cette nouvelle discipline. Ceux qui ont fait ce choix sont maintenant au premier plan de la communauté des biologistes. Mais cela ne veut pas dire que l’ancienne science est mauvaise. La biochimie est importante, la biologie moléculaire aussi. Aujourd’hui, nous voyons qu’il est important de considérer les deux en une approche intégrée. Il faut évoluer avec son temps.
“J’ai commencé à employer ce terme à la fin des années 80. En 1990, dans ‘Le code des codes’, je ne me rappelle pas si j’ai utilisé le terme, mais j’ai écrit une description parfaite de ce que nous appelons aujourd’hui la biologie des systèmes.” Si l’on remonte plus loin dans le temps, les premiers contacts de Hood avec la science semblent l’avoir prédestiné à s’intéresser aux réseaux et aux systèmes complexes: “Mon père était ingénieur électricien. Il voulait que je devienne ingénieur, moi aussi, mais je n’aimais pas l’ingénierie. Il aimait malgré tout que j’assiste aux cours qu’il donnait, et j’ai fini par en apprendre beaucoup sur les circuits et les réseaux.
Ainsi Hood partit étudier à w3 pour devenir scientifique; par la même occasion il apprit beaucoup de choses sur l’enseignement.
“Les étudiants adorent ce genre de choses. Certains m’ont écrit 20 ou 40 ans plus tard pour me dire qu’ils n’ont jamais oublié ces jeux. De même, on peut utiliser des jeux vidéos en les peuplant d’informations sur la biologie, cela peut être très intéressant.” Quel sujet Hood choisirait-il s’il devait écrire un livre sur le point fort de sa carrière? Pour quelqu’un qui a passé sa vie à créer et défendre des approches innovantes pour la science, l’enseignement et la médecine, la réponse de Hood n’est peut-être pas surprenante: il écrirait sur les façons de provoquer le changement. “J’en sais long sur comment faire changer les choses – j’ai vécu différentes expériences, et dans chaque cas j’ai dû m’y prendre différemment. Prenons par exemple tous ces instruments que nous avons développés quand j’étais à Caltech et un peu plus tard: pour réaliser cela, j’ai dû fonder une compagnie appelée ‘Applied Biosystems’ [Biosystèmes Appliqués], qui commercialisait ces instruments. Ensuite, quand j’ai essayé de démarrer un nouveau département de biologie interdisciplinaire à Caltech, les biologistes ont refusé; j’ai donc dû partir pour le fonder à l’Université de Washington, avec l’aide de Bill Gates. Ensuite, il y a eu l’Institut pour la Biologie des Systèmesw5; j’ai essayé de le faire à l’Université, je n’ai pas pu, alors je suis parti pour le démarrer. C’est la meilleure chose que j’aie jamais faite: pouvez-vous imaginer quelqu’un, dans une université, signant un contrat avec le gouvernement du Luxembourg? Cela n’arriverait pas une fois en un million d’années! Je crois que toutes ces choses ont été mes expériences les plus intéressantes. Je veux dire, j’ai aimé faire de la science, et j’aime toujours cela; mais ce qui me passionne aussi, c’est d’agir pour que la science se réalise.”
Références Kevles DJ, Hood L (1990) The Code of Codes. Scientific and Social Issues in the Human Genome Project. Harvard, US: Harvard University Press Références Web w1 – Pour en savoir plus sur le partenariat pour la science par l’investigation à Seattle et son développement: www.systemsbiology.org/Center_for_Inquiry_Science/History_and_Accomplishments w2 – Plus d’informations sur Max Delbrück, biophysicien lauréat du prix Nobel, sur: http://nobelprize.org/nobel_prizes/medicine/laureates/1969/delbruck-bio.html w3 – Site Internet de Caltech (Institut de Technologie de Californie): www.caltech.edu w4 – Pour plus d’informations sur Richard Feynman, physicien lauréat du prix Nobel, voir:
w5 – Site Internet de l’Institut pour la Biologie des systèmes: www.systemsbiology.org Ressources Pour une introduction à la biologie des systèmes et sa place éventuelle dans un programme scolaire, voir: Point de vue Cet article stimulant, qui aborde plusieurs sujets intéressants, peut être utilisé en classe comme base de discussion pour les questions suivantes (entre autres):
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