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Cristaux biologiques : à l’interface entre physique, chimie et biologieSubmitted by rau on 03 September 2009
Traduit par Dominique Cornuéjols
Au contraire, la plupart des tissus biologiques sont mous, et chacun sait que la vie n’est pas éternelle. Cependant, il est possible d’isoler des molécules du vivant – des protéines par exemple – et d’en obtenir des cristaux en laboratoire. L’étude de biocristaux que l’on a fait croître artificiellement est à l’origine d’une discipline en plein développement, la cristallographie macromoléculaire. Cristaux et structure L’étude scientifique des cristaux minéraux - la cristallographie - a débuté à la fin du 17e siècle. Au début, cette science consistait essentiellement à décrire et à mesurer les faces et les angles des différentes structures cristallines afin de les classifier en fonction de leurs caractéristiques géométriques. Assez vite, certains cristallographes ont suggéré que la géométrie observée à l’échelle macroscopique pourrait s’expliquer par l’arrangement régulier de très petites particules (en fait des atomes, des molécules ou des ions), invisibles à l’œil nu et même au microscope. La théorie atomistique étant encore embryonnaire, ce modèle a été largement débattu tout au long des 18e et 19e siècles, sans que les scientifiques arrivent à une conclusion définitive. Une série de percées remarquables dans le domaine de la physique ont révolutionné la façon dont nous voyons la matière aujourd’hui:
Dans le même temps, les premiers cristaux biologiques avaient été obtenus en laboratoire, rendant donc possible l’étude de molécules biologiques par les rayons X. La première protéine à donner une image de diffraction, dès 1930, fut une enzyme, la pepsine. Peu de temps après, des scientifiques réussirent à isoler un virus, à le cristalliser et à montrer qu’il ne perdait rien de son activité biologique pendant ce processus : le virus de la mosaïque du tabac était toujours infectieux après cristallisation. La cristallographie macromoléculaire pouvait s’épanouir! D’une façon un peu surprenante, pas un seul biologiste ne fut impliqué dans les débuts de cette recherche sur les structures moléculaires complexes. Elle fut entièrement menée par des chimistes, physiciens et cristallographes, reflétant ainsi le fait que, pendant la première moitié du 20e siècle, l’intérêt de nombreux scientifiques d’autres disciplines s’était porté sur la biologie. L’un des meilleurs exemples de cette tendance est le livre Qu’est-ce que la vie? (What is Life?), écrit en 1944 par Erwin Schrödinger, un physicien très connu dans le domaine de la mécanique quantique. La biologie moléculaire, qui est apparue dans les années 40 à la jonction de la biochimie et de la génétique, a été – depuis le début – très interdisciplinaire. Il est évident que cette discipline naissante a énormément bénéficié des nouveaux outils inventés par les physiciens. A un niveau plus conceptuel, l’idée que la vie puisse être expliquée par de simples mécanismes physico-chimiques a été très controversée, et beaucoup pensaient que la complexité du monde vivant ne pouvait se réduire à des interactions entre biomolécules. Aujourd’hui, la biologie moléculaire « structurale » est reconnue comme une des branches principales de la biologie et continue à se développer à un rythme soutenu. Elle repose largement sur la cristallographie macromoléculaire. En effet, chaque macromolécule (protéine) possède son propre nuage électronique qui diffracte les rayons X. La forme et la composition atomique du nuage électronique déterminent la façon dont les rayons X sont diffractésw2 – c’est le signal de la molécule. Tous les petits signaux minuscules obtenus par chacune des molécules dans le cristal s’additionnent pour donner un signal mesurable. L’image de diffraction finale, résultat des signaux pris à différents angles de rotation du cristal, est traitée mathématiquement (cette opération est appelée transformée de Fourier) pour obtenir la « carte de densité électronique » qui représente le nuage d’électrons de la protéine. Grâce aux logiciels de modélisation et aux techniques de raffinement, la séquence des acides aminés de la protéine est mise en correspondance avec le nuage d’électrons pour déterminer l’arrangement tridimensionnel des atomes de la protéine, ce qu’on appelle la structure. Mais pourquoi la structure tridimensionnelle est-elle si importante pour l’étude des protéines et des autres molécules biologiques? Structure et fonction Nos mains et nos yeux, comme les autres caractéristiques anatomiques des plantes et des animaux, ont vu leur forme évoluer dans le temps pour répondre aux besoins de la vie. D’une façon similaire, la structure microscopique de chaque organelle subcellulaire ou macromolécule biologique est liée à sa fonction. Des molécules aux formes adaptées ont pour tâche d’activer ou de désactiver certains gènes, de catalyser les mécanismes chimiques complexes du vivant, de protéger les cellules contre les invasions ou encore de donner le signal pour initier la division cellulaire et en contrôler le développement.
Par contraste, l’étude des structures de protéines n’a pas produit une explication limpide et universelle de la structure des protéines ni, par conséquent, de leurs fonctions. A ce jour, et bien que connaissant la structure d’environ 45000 protéines différentes, nous sommes encore incapables d’établir un ensemble de règles générales qui nous permettraient de prédire la structure tridimensionnelle d’une protéine à partir de la séquence des acides aminés de sa chaîne polypeptidique. Les protéines remplissent une gamme de fonctions biologiques infiniment plus large que ne le fait l’ADN, et la diversité fonctionnelle a dicté la diversité structurale. Un obstacle majeur en génomique structurale : la cristallisation des protéines Par comparaison avec la génétique moléculaire, les progrès en structures de protéines ont été extrêmement lents, en grande partie par la simple difficulté technique d’obtenir des cristaux de protéines de taille suffisamment grande pour être utilisés dans les analyses cristallographiques, et qui diffractent suffisamment bien pour permettre de déterminer la structure en haute résolution (résolution atomique). De plus, bien que ressemblant par certains côtés à d’autres cristaux, comme par exemple les cristaux de sel de cuisine, les cristaux de protéine sont beaucoup plus petits et généralement extrêmement fragiles. La cristallisation des protéines nécessite souvent des successions d’essais et d’erreurs, sans théorie prédictive. Certaines protéines cristallisent instantanément, d’autres refusent obstinément de produire des cristaux exploitables ; certains chercheurs semblent avoir la « main verte », comme de bons jardiniers, et peuvent obtenir des cristaux alors que d’autres échouent. De ce fait, la cristallisation des protéines a parfois été perçue comme un art plutôt que comme une science.
Voyage d’une protéine d’un laboratoire à l’autre
Clonage et expression (à l’UVHCI, EMBL et PSB) Après que la protéine a été sélectionnée pour être étudiée, le gène correspondant a été amplifié, c’est-à-dire cloné dans un système particulier lui permettant d’être exprimé. Cette technique est excellente pour produire de grandes quantités de la protéine en utilisant un système hôte, généralement une bactérie. Purification (au PSB) et contrôle de qualité (à l’IBS) Les cellules bactériennes ont été ensuite « récoltées » par centrifugation, et les débris de cellules ainsi que des contaminants possibles (acides aminés par exemple) ont été retirés. La protéine a été ensuite soumise à un processus de purification en plusieurs étapes, lent mais essentiel, car 95% de pureté est souhaitable pour une bonne cristallisation. La qualité de la protéine a été vérifiée à l’Institut de biologie structurale Jean-Pierre Ebelw6 (IBS) par spectrométrie de masse (pour une courte introduction à la spectrométrie de masse, voir Wilson & Haslam, 2009, dans ce numéro), et un séquenceur a été utilisé pour s’assurer que la protéine purifiée était bien celle recherchée : la polymérase du virus de la grippe. Cristallisation (au PSB) Les scientifiques ont essayé de cristalliser la protéine par la technique de criblage multifactoriel. En d’autres termes, ils ont exposé différentes concentrations de la protéine à différents agents de cristallisation, tampons, températures, etc. Cette méthode (connue sous le nom de « microbatch », voir image ci-dessous) a été élaborée pour obtenir le maximum d’informations sur la protéine que l’on souhaite cristalliser, tout en dépensant une quantité minimale de solution de protéine. ![]() La méthode «microbatch» Image reproduite avec l’aimable autorisation de Nicola Graf Diffraction des rayons X et collection de données sur une ligne de lumière synchrotron (à l’ESRF)
Modélisation, correspondance, raffinement et validation (à l’UVHCI et EMBL)
L’ESRF : une des sources de rayons X les plus intenses au monde
En tant que source de troisième génération, l’ESRF produit des rayons X extrêmement intenses, appelés « rayonnement synchrotron ». Ces rayons X sont émis par des électrons de haute énergie (6 GeV) qui circulent dans un grand « anneau de stockage » long de 844 m. Les rayons X synchrotron sont très collimatés, un peu comme des rayons lasers (on dit que des rayons de lumière sont « collimatés » lorsqu’ils sont presque parallèles). Les rayons X sont dirigés vers les lignes de lumière qui sont disposées tout autour de l’anneau de stockage, dans le hall d’expériences. Chacune des 42 lignes de lumière de l’ESRF est spécialisée dans une technique spécifique ou un type de recherche. Pour environ 10 lignes, cette spécialité est la cristallographie macromoléculaire (l’étude des cristaux de protéines). Les lignes de lumière à l’ESRF deviennent de plus en plus automatisées, ce qui les rend plus accessibles, et ceci même à grande distance. Il est maintenant possible pour les utilisateurs de mener leur expérience à bien sans quitter physiquement leur laboratoire d’origine. Les cristaux sont envoyés par courrier plutôt que transportés par les scientifiques, quand ceux-ci viennent à l’ESRF, car les contraintes de sécurité rendent difficile le transport d’échantillons biologiques sensibles. Le rayonnement synchrotron compte pour 80% des structures de macromolécules déposées dans la Banque de données des protéinesw7 (en 1995, , seulement 17% de ces structures provenaient de données synchrotron, voir image ci-dessus). L’ESRF produit environ 20% du total des structures déposées. Références Ainsworth C (2009) Outmanoeuvering influenza’s tricks. Science in School 11: 25-29. www.scienceinschool.org/2009/issue11/influenza Blattmann B, Sticher P (2009) Growing crystals from protein. Science in School 11: 30-36. www.scienceinschool.org/2009/issue11/lysozyme Hughes D (2007) Taking the stress out of engineering. Science in School 5: 61-65. www.scienceinschool.org/2007/issue5/stress Madden D (2006) Discovering DNA. Science in School 1: 34-36. www.scienceinschool.org/2006/issue1/discoveringdna Schrödinger E (1944) What is Life? Cambridge, UK: Cambridge University Press Wilson A, Haslam S (2009) Sugary insights into worm parasite infections. Science in School 11: 20-24. www.scienceinschool.org/2009/issue11/schistosomiasis Références web w1 – Pour plus d’informations sur l’ESRF, voir www.esrf.eu w2 – Plus d’informations sur la théorie de la cristallisation des protéines et la diffraction des rayons X peuvent être trouvées ici : www-structmed.cimr.cam.ac.uk/Course w3 – Pour en savoir plus sur l’antenne grenobloise de l’EMBL, voir: www.embl.fr w4 – Pour en savoir plus sur l’Unité de l’interaction virus / cellule-hôte, voir : www.uvhci.fr w5 – Le Partenariat pour la biologie structurale (PSB) est une collaboration entre l’EMBL, l’IBS, l’ESRF et l’Institut Laue-Langevin (leader mondial des sources de neutrons). Le PSB rassemble sur le même site les techniques les plus avancées en une plateforme intégrée pour la biologie structurale : clonage et expression, production de cristaux, caractérisation physique-chimique-biochimique, cristallographie par rayons X et neutrons, résonance magnétique nucléaire (RMN), microscopie électronique et tomographie, diffusion aux petits angles en rayons X et neutrons, spectroscopie de masse et microscopie optique avancée. Voir : www.psb-grenoble.eu w6 – Pour en savoir plus sur l’IBS, voir : www.ibs.fr w7 – Pour le site web de la Banque de données des protéines, voir: www.rcsb.org/pdb Ressources Abad-Zapatero C (2002) Crystals and Life: A Personal Journey. La Jolla, CA, USA: International University Line. ISBN: 9780972077408 Blow D (2002) Outline of Crystallography for Biologists. Oxford, UK: Oxford University Press Branden C, Tooze J (1991) Introduction to Protein Structure. New York, NY, USA: Garland Michette A, Pfauntsch S (1996) X-rays: the first hundred years. Chichester, UK: John Wiley & Sons Wood EA (1972) Crystals – A Handbook for School Teachers. Chester, UK: International Union of Crystallography Pour un site web avec des expériences de croissance cristalline, voir: www.sciencecompany.com/sci-exper Pour le site web de l’Union internationale de cristallographie, voir: www.iucr.org
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